La commémoration du 11 novembre n’est pas une mission de l’école
L’école a pour mission de préserver les élèves de toute forme d’embrigadement. Pourtant, la culture guerrière semble y trouver bonne place depuis quelques années, renouant une alliance du sabre et du tableau noir qu’on espérait enterrée depuis la IIIe République. Partenariats avec la police et l’armée, classes défense et sécurité globale ciblant plus particulièrement les établissements en éducation prioritaire, mise en avant de l’éducation à la défense en Enseignement moral et civique (EMC) comme dans les programmes d’Histoire et de Géographie, généralisation (vite interrompue) du SNU en sont les manifestations les plus saillantes. Dernier indice en date : une circulaire rend désormais obligatoire la célébration officielle du 11 novembre, du CM1 à la terminale – avec une cérémonie dont le ministère a fourni durant l’été le cadrage par le biais d’un _vademecum_ et qu’il ré–intitule “Commémoration des Morts pour la France“.
Le 11 novembre est une fête nationale que quelques jeunes célèbrent déjà de manière volontaire, dans le cadre d’initiatives communales. D’autres, sans en ignorer la signification, n’éprouvent pas le besoin de se plier au cérémoniel consacré. Il en va de même des adultes comme le chantait Brassens. C’est le principe des commémorations : elles n’ont de valeur que si elles se fondent sur la volonté, et qu’elles apportent du commun. Ce sont ces appropriations locales, diverses, spontanées ou préparées qui en font précisément le sens et le sel. Car ainsi survivent les mémoires – dans les cœurs, les objets et dans les gestes non contraints.
Au contraire, rendre cette commémoration obligatoire à l’école instrumentalise l’évènement, désormais enfermé dans des rituels décidés par une institution de plus en plus soucieuse de mettre au pas élèves et agents. On voudrait vider l’évènement de son sens que l’on ne s’y prendrait pas autrement. Tout en affirmant préserver la liberté pédagogique, la circulaire se révèle en réalité très prescriptive : regroupement des élèves dans la cour de récréation, discours du chef d’établissement – si possible en présence de représentants de corps constitués comme les gendarmes en uniforme -, énumération de noms de morts aux combats à laquelle les élèves pourront répondre en chœur “mort pour la France”, _Marseillaise_ , minute de silence, dépôts de fleurs, mise en place d’éléments mémoriels (plaques, stèles…) pour les établissements n’en possédant pas, etc.
Au sein du corps enseignant sollicité, les professeur.es d’histoire, géographie et d’enseignement moral et civique sont particulièrement pressenti.es pour participer au travail pédagogique préparant ces cérémonies. Mais l’essence de leur travail ne réside-t-elle pas dans la capacité à différencier l’histoire et la mémoire, à étudier la première et à décrypter la seconde, sans se faire les relais des instrumentalisations politiques ?
Le cœur de leur tâche n’est-il pas de favoriser le développement d’un esprit critique chez leurs élèves ? Commémorer le 11 novembre selon une liturgie figée, exalter le sens du sacrifice des “morts pour la France”, est-ce vraiment transmettre les valeurs de la République et faire œuvre d‘esprit critique ?
Il faut vraiment ne rien connaître aux modalités des appropriations mémorielles pour se livrer à de telles injonctions. Aussi est-on en droit de s’interroger sur les finalités réelles de cette décision. S’agit-il de rendre hommage aux hommes tombés au front sans l’avoir choisi ? S’agit-il d’alerter contre les massacres de civils et de lever le poing comme le fait l’enfant du monument au mort de Gentioux criant « Maudite soit la guerre » ? Ou bien s’agit-il, en réalité, d’acculturer les élèves à l’utilité des guerres et de les préparer à possiblement accomplir leur devoir de soldat dans un monde présenté comme toujours plus menaçant ?
En leur temps, enseignantes et enseignants de l’entre-deux-guerres ont fourni un contingent important au courant pacifiste, conscient.es que l’institution scolaire avait contribué, par son travail patient sur les esprits, à l’immense massacre qu’avait été la Grande Guerre. Plus que jamais attachés à cet idéal pacifiste qui doit demeurer l’horizon de l’école, nous l’affirmons haut et fort, cette cérémonie se fera sans nous.
**Une petite ressource pédagogique** **en bonus :**
**Une institutrice pacifiste et la commémoration du 11-novembre**
“Faire la guerre signifie souffrir de longs jours dans la boue sanglante du front ou dans une geôle de captif, échanger avec d’autres hommes, frères, époux et fils eux-aussi, des rafales d’obus, de gaz toxiques, de feu, de bruit, afin que s’entassent les cadavres et les haines.
Etre soldat et martir devient, pour les hauts dignitaires de la mitre et du sabre, une gloire insigne. Je n’en ai pas eu cet honneur. Mais j’ai le privilège cruel de porter le deuil d’un frère et d’amis trop nombreux, de regretter les milliers d’intelligences et de bras robustes perdus dans la terre maudite. Je prends donc le droit de parler, au nom de ceux qui se sont tus dans la tourmente. Donc, jeudi 11 novembre, les pauvres ossements du soldat inconnu étaient déposés sous l’Arc de triomfe (sic).
Ainsi en avaient décidé le Conseil des ministres et la Chambre dans la séance orageuse du 8 novembre. Cette cérémonie a eu lieu en même temps que celle de l’abbaye de Westminster où un Tommy “inconnu” reçut l’hommage de la foule qui le “berça de cantiques”. Eh bien, Monsieur Henry Vidal, votre patriotisme ne craindra plus que “le petit soldat, tombé obscurément, ne dorme point dans le linceul de gloire”.
Je dirai, en toute sincérité, que ce transfert pompeux m’écœure. Il a pour but de fêter la victoire qui couvrit de tombes les champs de labour, déchira les foyers, et sema avec la cupidité, l’amour du luxe, de la débauche et des luttes intestines. J’imagine le cercueil… passant entre les haies de spectateurs qu’étourdissaient les fanfares, les étendards, les bannières, le cliquetis et les galons des prises d’armes ! Cher cercueil, emblème de misère atroce, de jeunesse brisée de sacrifice ! Tu sers de trofée (sic) au militarisme. Celui que tu abrites fut peut-être un paisible paysan des Cévennes, un éducateur à l’âme simple, un ouvrier loyal et généreux, un fervent de la concorde universelle, pour qui ce clinquant serait un crève-cœur.
Oui, la Patrie, grisée de sa conquête, couvre de palmes la tombe prématurée. Elle parle d’héroïsme, de sublime, d’Arc de Triomphe ! Mots grandiloquants qui, après avoir jeté et maintenu les bataillons au Carnage, ont la prétention de sécher les larmes en chantant l’immortalité. Cela suffit, n’est-ce-pas, à vous, chauvins à l’esprit étroit, Césars aux serres d’aigles… pour que le cœur endolori oublie son mal, sa haine sainte et se mette à l’unisson du cortège officiel, cortège de parade digne du 12e siècle où les fétiches étaient à l’honneur, où les autodafés ne soule- vaient pas le blâme d’une foule aveuglée par le fanatisme et la misère.
Hélas ! Aux compatriotes de Berthelot, de Jaurès, d’Anatole France, aux familles qui pendant 5 ans, ont agonisé d’amertume on impose cette mentalité ignoble. On leur dit : “Je t’ai broyé l’âme en t’enlevant tes fils, magnifique espoir de la race, mais la mort guerrière est un nouveau blason”. La mort est supérieure à la vie, et les assassinats de Charleroi, de Verdun, les naufrages des grands cuirassés, les massacres de prisonniers ont créé les saints de l’honneur national dont doivent s’enorgueillir les foyers éprouvés. Combien de familles sont ainsi trompées dans leur cré- dulité. On leur arrache la douleur et la révolte en leur insinuant l’idée de culte !
On fête l’armistice, on encence (sic) le poilu anonime (sic), frère de Celui qui laisse un vide dans nos maisons. On l’exalte comme un Dieu libérateur en le couvrant de verdure et de fleurs, en offant son cercueil voilé de drapeaux aux prières des passants. Et dans tous les villages, la foule docile multiplie les cérémonies, les cortèges, les banquets pour marquer le jour de gloire.
Or, pendant ces heures d’apotéose (sic) grotesque, offensante aux âmes affligées, que se passe-t-il ? Nos petits soldats luttent et meurent en Orient. La Russie souffre de la faim et de la discorde, l’Irlande offre le spectacle des plus noires guerres civiles, l’Europe centrale se lamente sur le sort de ses nouveaux-nés voués à la mort par la tuberculose et les privations.
Partout la force opprime le faible pour enrichir les Tirans (sic) et satisfaire leur orgueil. Mères naïves dont on veut endormir la crainte et fausser la raison… Sachez bien que là-bas de nouveaux deuils se préparent. Cependant vous acceptez d’illuminer vos demeures le soir du 11, de voir vos fils défiler après les fanfares et brailler la « Madelon » voire le chant de Rouget de l’Isle, vos filles suivrent le bal avec l’entrain fou des écervelées !
La conscience s’indigne quand on songe aux spectacles ainsi mis sous les yeux des bambins si prompts à s’émerveiller, si fidèles à garder ce qui frappe l’imagination.
Au lieu de les élever avec l’idée que la guerre est un crime qui doit laisser la foule recueillie parce que navrée et indignée, on continue à leur faire aimer le roulement du tambour, la sonnerie du clairon, la « Marseillaise » clamant “Aux Armes” !
Pauvres petits ! Vos frères, vos pères sont morts avec l’espoir que vous ne deviendrez pas à votre tour “chair à canon”, que votre vie serait paix, joie et labeur.
Grand leurre ! Au pas de parade, vous vous préparez peut-être à la marche funèbre des prochaines tueries. Il y a des jours de mélancolie sombre et d’austère révolte. Le 11 novembre compte parmi ces jours.
**Célina BLAIZAC-PHILIBERT, Ce 13 novembre 1920, journal _l’Emancipation_ (Bulletin mensuel du syndicat de l’enseignement Drôme-Ardèche, affilié à la CGT).**
**NB** : Les enseignants syndicalistes de “L’Ecole émancipée” appliquaient volontairement à leurs textes des “simplifications” orthographiques par souci d’éducation populaire.
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aggiornamento (29 septembre 2026). La commémoration du 11 novembre n’est pas une mission de l’école. _Aggiornamento hist-geo_. Consulté le 29 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16uny
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